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Ma fille, ses poupées et mon féminisme

Crédit photo : Estelle Gb
Ma fille, ses poupées et mon féminisme
Quand j’étais enceinte de mon aînée, j’avais décidé à l’avance que nous serions très sélectifs quant aux jouets qui entreraient dans notre maison. Les jouets musicaux, non merci. Et les « bébés » chauves en plastique, oh que je trouvais ça laid. Je ne voulais surtout pas que ma fille intègre trop rapidement l’idée qu’on attendait d’elle qu’elle soit une bonne maman. Je comptais privilégier les jouets moins genrés, et optais donc pour des livres, un mini-hockey et des marionnettes.
 
Ma petite reçut son premier « bébé » en plastique lorsqu’elle avait 6 mois, un cadeau d’une amie. Ce fut immédiatement le coup de foudre (il faut dire que Wawa était adorable). Elle rampait vers elle, l’asseyait, répandait dans son visage une bave pleine d’affection. Elle exprimait d’ailleurs aussi un grand intérêt pour les poupées qui traînaient chez ses grands-parents. Rapidement, on s’est rendus à l’évidence : notre fille adorait les poupées.
 
Crédit : Giphy 
 
J’avais lu quelque part que pour éviter d’encourager les stéréotypes de genre, il est important de présenter tous les types de jouets aux enfants, qu’ils soient assignés filles ou garçons. Poupées, cubes, ballons, petites autos, casse-têtes, déguisements : un enfant doit pouvoir jouer avec tout ça. Mais lorsque celui ou celle-ci exprime une préférence pour un jouet en particulier, il est aussi important de l’encourager dans ses goûts. Cela stimule l’expression de son identité, et lui donne confiance en lui ou en elle.
 
J’ai donc embarqué dans le trip « bébés » de ma fille, mais avec un espèce de goût amer dans la bouche. Je ne voulais tellement pas qu’elle sente qu’on la poussait à être une bonne « petite femme », douce, attentionnée, qui ne dérange personne et qui fait ce qu’on attend d’elle, c’est-à-dire prendre soin des bébés (et, par extension, du monde entier). Je voulais plutôt lui transmettre l’idée qu’elle peut faire ce qu’elle veut, qu’elle peut se fâcher, bousculer, répondre, faire tout ce qu’on n’attend pas d’elle, et plus encore.
 
Sufjan
Crédit : Estelle Gb
 
Puis, un jour, je suis tombée sur un livre qui traînait depuis longtemps sur ma table de chevet, un livre qui parlait du « care » et de l’expérience des femmes. Le care (une expression anglaise qui signifie « se soucier »), c’est, en gros, le fait de prendre soin des gens. Ça concerne autant les professions de soins (infirmerie, éducation à la petite enfance, travail social, etc.), que les actions de la vie de tous les jours qui se rapportent au soin des enfants, des aîné.e.s, des personnes dans le besoin.
 
Le livre, assez théorique, mais ô combien intéressant, avançait l’idée que le care est ancré dans l’expérience des femmes. Ce sont les femmes qui, historiquement, ont le plus souvent pris soin des malades, des personnes âgées, et des enfants. En disant cela, on ne veut pas dire que c’est « dans nos gênes » de prendre soin des autres, mais on veut plutôt reconnaître que c’est une expérience commune à plusieurs femmes, qu’elles en ont acquis un immense savoir-faire, et que sans elles et toutes les tâches qu’elles effectuent dans l’ombre, la société ne tiendrait pas debout.
 
Super Bisous
Crédit : Estelle Gb
 
Le livre insiste ainsi sur l’importance de revaloriser les actions et les manières de penser du « care » (du « souci de l’autre »), que nos sociétés patriarcales ont le plus souvent invisibilisées ou dévalorisées. Ce faisant, nous reconnaissons l’incroyable travail effectué par des millions de femmes, nous reconnaissons les connaissances nécessaires et l’énergie investie, nous reconnaissons leur valeur inestimable.
 
Tout ça m’a fait bien réfléchir sur mon rôle de mère et sur les jeux de poupée de ma fille. Non, je n’allais pas dévaloriser cette envie de « prendre soin » de ma fille. J’allais au contraire l’encourager et l’accompagner, pour qu’elle comprenne son importance. Je n’allais plus non plus faire le jeu de notre société sexiste en blaguant et en méprisant à demi-mot toutes les tâches de soin que ma « job » de mère m’amenait à faire (de la planification des repas au changement de couches). J’allais plutôt penser tout ça comme un travail essentiel, prenant et exigeant, qui doit être reconnu à sa juste valeur.
 
Prunelle
Crédit : Estelle Gb
 
Ça m’a fait un bien fou, comme si je me disais à moi-même : « Wow, c’est vraiment hot ce que tu fais! ». Ça m’a aussi donné l’impression d’appartenir à une immense communauté de femmes qui partagent cette expérience.
 
Ma fille et ses poupées m’auront donc amenée à me repositionner dans mon féminisme, de manière à reconnaître l’importance de valoriser le care dans nos vies. Aujourd’hui, la famille de « bébés » de ma fille est exagérément grande, mais je trouve ça génial, parce qu’elle montre aussi à son petit frère l’importance de prendre soin de chacun d’eux.
 
Crédit : Giphy
 
Est-ce que les jeux de vos enfants vous ont influencé dans votre vie de parent?