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Il n'y a pas de gagnants ni de perdants dans cette vie

Crédit photo : Jaime Spaniol/Unsplash
Il n'y a pas de gagnants ni de perdants dans cette vie
La première fois, je l’ai su dès qu’elle m’a dit qu’elle avait une bosse dans le sein et qu’elle était indolore. J’étais jeune et forte à l’époque. On allait le battre ce cancer, à gros coups de chimiothérapie et de radiothérapie. Ce ne serait pas un traitement de plus, ce serait un traitement de moins, car la bataille était gagnée d’avance. 

La deuxième fois, j’étais moins confiante, résignée quoi. On était dans le pourcentage qui affronte une rechute, mais au moins, cette fois, il n’y aurait pas de chimiothérapie, juste de la radiothérapie. 

Et je me suis surprise à soudainement essayer d’ignorer la petite voix qui chuchotait dans mon intérieur, me disant qu’il n’y a jamais deux sans trois dans la vie. Que j’aurais dû l’encourager à faire une mastectomie totale. 

Et le temps passe, on a oublié. Une chance, il le faut. Et on vit notre vie comme avant pour finalement réaliser que nous avons été si chanceux. 

Mais la date de sa mammographie approche et le stress monte, le sien aussi, mais aucune de nous ne le démontre. Et finalement, je reçois cet après-midi l’appel du CRID qui me demande de lui amener les résultats de la biopsie en mains propres. À cet instant, j’ai su qu’il y en aura un numéro trois.

Nous voici devant ce troisième épisode de cette maudite maladie. Cette fois, je ne me sens ni puissante, ni préparée, encore moins résignée. Nous sommes tous dévastés et noyés dans l’incompréhension devant cette mer d’injustice. Pourquoi elle? Pourquoi ma mère? Pourquoi cette femme qui a tellement surmonté d’épreuves? Pourquoi ne peut-elle pas avoir un peu de repos? Et nous aussi, par conséquent.

Et c’est là que la petite voix réapparaît et me rappelle que sans cette mammographie, sans cette science, elle ne serait peut-être plus avec nous. Elle n’aurait pas assisté à mon accouchement, elle n’aurait pas connu mes neveux ni ma fille. La voix me rappelle que ce n’est pas du négatif, les traitements, mais du positif. Et juste avant que je lui dise de se la fermer, elle me rétorque : « Tu choisis de le voir à moitié vide ton verre ou à moitié plein?! » Finalement, c’est moi qui me la ferme.

Et je constate que je veux être zen cette fois comme quand j’ai tenu sa main en sortant de la clinique. Sa main frêle et tremblante. J’ai compris que ce que je peux réellement faire, c’est être là pour elle et au mieux de ma personne, et ce, dans des moments difficiles ou heureux. C’est ce que je ferai. Je tiendrai sa main le nombre de fois qu’il sera nécessaire.

Nous n’avons pas essayé d’étouffer nos pleurs ni nos sentiments. Nous avons aussi ri aux éclats sur des jeux de mots qui sont sortis de nos bouches, dû à la fatigue et au choc émotionnel. C’est absurde de rire dans de tels moments, mais ça fait un bien fou.

À cet instant, j’ai statué : il n’y a pas de bataille. Il n’y a pas de gagnants ni de perdants dans cette vie. Nous sommes tous des guerriers et nos batailles sont toutes aussi légitimes les unes que les autres. Tout aussi propres à notre existence. La mienne aura été d’apprendre à vivre avec ma dépression, celle de ma mère avec sa santé physique fragile. 
Crédit : Ana Gonzalez

J’ai réalisé que le cancer ne sait pas à qui il a à faire, car nous sommes une famille imparfaite, mais si aimante. Il ne sait pas que ce sein qu’il lui enlève ne fera que lui donner une plus grande rage de vivre. Cette même rage qui la poussera à avancer pour lui permettre de voir ses petits enfants grandir et ses enfants devenir des adultes épanouis.

Il ne sait pas qu’il ne nous aura pas avec son jeu de bataille. Avec ses rôles de gagnants et de perdants. Nous avons compris son stratagème, mais on le laisse faire. On dit tout haut ce que la petite voix chuchote et on l’accepte. Ce sera déjà ça de plus, les années de vie qu’elle vivra à nos côtés grâce à la science, grâce à sa force.

Le verre, on le voit à moitié plein, au tiers plein et au dixième plein s'il le faut, personne ne peut rien contre. Ma famille, moi et la petite voix, on observe cette maladie se débattre à essayer de nous effondrer. Elle ne le sait peut-être pas, mais c'est perdu d'avance.