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Si c’était vous, cet immigrant?

Crédit photo : Wellington Rodrigues/Unsplash
Si c’était vous, cet immigrant?
Presque tous les matins dans ma petite vie bien rangée, j’ai une routine qui consiste à me lever, prendre mon café bien relaxe dans mon salon pendant que ma fille me montre ses derniers acquis psychomoteurs ou autres. Pendant ce temps, je fais dérouler mon mur Facebook. Mais depuis trois jours, je suis tout sauf relaxe lors du déploiement de cette routine. Pourquoi? Que vois-je? Vous demandez-vous certainement. 

Des enfants dans des cages, entassés, ayant comme seule fourniture pour leur « bien-être » des couvertures d’aluminium. Pardonnez mon langage, mais quelqu’un peut-il m’expliquer qu’est-ce que c’est que ce bordel?

Lorsque nous avons immigré au Canada, j’étais âgée de sept ans. Nous avons demandé le statut de réfugiés rendus en sol canadien. On nous a fait attendre plus de douze heures dans une salle à bureaux gouvernementaux. Nous étions seuls et effrayés. Le traitement de la personne qui devait nous aider (surveiller) laissait à désirer. En douze heures, elle nous a offert… UN biscuit (c’est déjà ça!).

Je me souviens d’avoir eu très mal aux oreilles, je n’avais jamais pris l’avion. Ma mère a couché ma tête sur ses genoux et me la caressait pour me soulager. À ce moment même, cette même employée est venue nous voir. Je pensais que c’était pour nous offrir un autre biscuit (YESSS!), mais non. C’était pour nous demander d’aller aux toilettes pour retirer mes poux. 

Le sentiment qui m’a habité et le souvenir du visage de ma mère face à l’agression verbale qu’elle venait de vivre ainsi que de son impuissance ne m’ont jamais vraiment quitté. Cette simple action pleine de mépris a marqué ma vie et mon rapport à l’autre à jamais. En situation de vulnérabilité, lorsque nous nous attendions à recevoir de l’aide, on nous a humiliés. C’est dur.

Alors maintenant, imaginez ces personnes qui se rendent aux frontières à pied avec leurs enfants.  Qu’est-ce qui leur prend? écrivent sur les réseaux sociaux les personnes qui ont un pouvoir de critique, mais aucune empathie. Je vais vous le dire, moi, ce qui leur prend : la faim, la peur, le désespoir, la criminalité, la maladie, les agressions, la corruption, la mort. C’est cela qui pousse les gens à prendre ce genre de risques, car tant qu’à risquer de mourir chez soi, aussi bien tenter de changer l’avenir de nos enfants. 

Abandonner son pays, c’est traumatisant et extrêmement douloureux. Encore aujourd’hui j’en souffre, ce sera le cas toute ma vie. Mon latté matinal, je le bois un peu amèrement parfois. Je pense à ce que les gens peuvent se payer là-bas avec le montant de ma boisson. Mes vacances dans le Sud, je peine à les publier sur les réseaux, car au fond de moi, j’ai un peu honte de pouvoir me le permettre. 

Quand tu quittes ton pays, ce n’est pas juste pour toi et tes enfants, c’est pour eux, surtout. Ceux qui restent, ceux qui sont trop fatigués pour courir des kilomètres dans le désert, qui ne supporteraient pas des heures enfermés dans un double fond de valise ou qui simplement n’ont pas les sous pour payer le passeur. 

Vous imaginez-vous à la place de ces gens? Vous avez réussi à surmonter toutes ces épreuves. Vous avez peut-être eu, vous et votre enfant, à vous coucher à même les excréments de vache au sol pour ne pas vous faire détecter par l’hélicoptère de contrôle douanier. Vous avez marché, nagé, pris un train clandestin, sauté de celui-ci au risque de votre vie, au risque de la leur. Pour qu’une fois arrivés, on vous les arrache des mains, on les place dans des cages comme des chiens, des cages qui laissent transpercer les cris de désespoir de vos enfants, leurs sanglots. 

Si c’était vous le ou la migrant.e, vous auriez fait quoi? Pour ma part j’aurais pleuré, crié, hurlé. Je me serais débattue de toutes mes forces jusqu'à épuisement, jusqu’à ce que la seule chose qui reste en moi soit le souvenir de l’humiliation vécue, et cela ne s’oublie jamais, je vous le garantis.

Si c’était vous l’immigrant.e vous auriez fait quoi? Pas grand-chose, car on vous en aurait empêché, c’est donc à nous d’agir et de sortir de notre zone de spectateur.trice.s. Mobilisons-nous, nous qui le pouvons, pour eux, pour nous, pour les enfants.