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Chronique d’une maternité avortée

Crédit photo : Christopher Campbell/Unsplash
Chronique d’une maternité avortée
Au début c’est léger, c’est étrange, c’est effrayant. Arrêter la pilule, se lancer dans le vide, se demander si on est prête.
Puis chaque mois qui passe, l’envie d’être mère grandit. Ça s’apprend, se sentir « prête ». Sauf que les mois se transforment en années, sans comprendre pourquoi. Les premiers tests arrivent. Tout semble normal, faut être patient. Puis un matin de réveillon, quand on y croit plus vraiment, découvrir que la vie bourgeonne. Faire deux fois le test tant on y croit plus. Un miracle pour la nouvelle année.
C’est finalement notre tour.
Baisser sa garde, être rempli d’espoir, l’annoncer à la famille et aux amis proches. On croit rêver tant c’est inespéré.

Un matin, deux semaines plus tard, voir le sang couler le long des cuisses et en quelques heures, perdre ce bout de vie qui était si précieux. Être anéantie et tenter de se reconstruire petit à petit. Faire du sport pour ne pas vouloir se faire du mal, travailler beaucoup trop pour ne pas penser. Pleurer à vouloir mourir à chaque annonce de grossesse dans l’entourage, à chaque bébé, à chaque ventre arrondi dans la rue, à la télé. Tout tenter pour optimiser la fertilité. De l’ostéo, de l’acuponcture, des suppléments coûteux, de la visualisation, de la méditation, des groupes de soutien, un régime draconien de fertilité. Plus une goutte d’alcool, de caféine, de toute forme de sucre, peser ses ratios de glucides, protéines, gras, manger organique, éviter le soya, se bourrer de spiruline, curcuma, feuilles du framboisier, légumes verts à ne plus être capable. Aucun sacrifice ne sera assez grand.
Après tout, retomber enceinte dans les 6 mois garantirait quasiment une grossesse menée à terme, les stats le disent. Alors garder espoir.

Retomber enceinte 4 mois plus tard, se dire que cette fois c’est la bonne, trouver au même moment une maison longtemps espérée elle aussi et se dire que les étoiles sont alignées. Un vrai miracle. La roue qui tourne.

Peindre la chambre du bébé. Chaque jour, vérifier avec obsession : pas de sang, tout va bien, c’est bon signe. Rester sur ses gardes semaine après semaine, analyser chaque douleur, chaque signe. Finalement, baisser sa garde rendue à la fin du 1er trimestre. Acheter des vêtements de bébé. Se dire que c’est « pour de vrai ».

Un bébé de St-Valentin.

Rencontrer sa sage-femme, s’imaginer accoucher dans ce lieu si serein, se laisser aller à la rêverie. Acheter des pantalons de maternité parce que les autres commencent à être vraiment serrés, voir le ventre s’arrondir. 11.5 semaines: 1ère écho. Avoir hâte de le voir, de l’entendre. 

Pas de battement de cœur.

Bébé ne vit plus depuis 4 semaines. Ce n’est plus la vie que je porte, c’est la mort. Une fois de plus mourir à l’intérieur. Comble de l’horreur, il va falloir accoucher de cet enfant qui s’accroche à mes entrailles. Se dire que ça va être un exutoire, une matérialisation du deuil.
Préparer la maison comme un champ de guerre. Focuser sur l’accouchement, comme une mission, ne penser à rien d’autre.  

2h30 après avoir pris les médicaments, se réveiller et se tordre de douleur. Les contractions ont commencé. Perdre les eaux une heure plus tard. Écouter des sons relaxants, bouger, se balancer, trouver les bonnes positions, y aller de la façon la plus instinctive possible et faire abstraction de l’issue. Presque oublier que je donne naissance à la mort. Sentir une plénitude dans cette douleur insensée, se sentir mère à travers cette douleur. Du beau dans l’horreur.

Le sang coule à flots. Se rappeler qu’il faut récupérer l’enfant, le fœtus, pour analyse. Entre deux contractions, deux poussées, s’assurer qu’il n’est pas encore là. Le médicament coagule le sang et les larges caillots font peur. Peu importe. Après 6 heures de travail, bébé est là. Une petite bassine bleue de lavage pour lieu de « naissance ».  Être hébété, le toucher, le scruter, ce mini être qui a déjà les caractéristiques d’un nouveau-né. Et réaliser. Il ne sera jamais. 

La douleur au fond des entrailles et du cœur, porter le bébé à la maternité dans une glacière. Repartir les mains et la glacière vide. Réaliser à nouveau. Je ne le verrai plus.
Je suis mère de deux enfants que je ne connaîtrai jamais.

Je n’ai plus le goût de continuer, plus le goût de vivre. J’ai perdu le mode d’emploi de l’espoir.
Pourtant il le faudra, l’envie d’être mère est plus forte que la mort.